Exégèses

 


Titan du Modernisme

(Extrait de "Brugnon, Titan du Modernisme; Folie, Passion et Ravage"
de Ariel Brèche, aux Editions de la Lyre d'Argent, 1998)

avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 

 

* page 698: En cette année 1936, Brugnon entreprend d'écrire une pièce pour le trombone avec harpe obligée et orchestre à cordes qu'il désigne dans sa lettre à Koussevitsky de décembre par le titre de travail: Passion bucolique pour trombone, harpe, et instruments à cordes.  Il est alors au sommet de la reconnaissance, un compositeur fêté, l'ami de Nadia Boulanger, de Georges Enesco, de Raoul Laparra, le comparse de Paul Ladmirault et d'Henri Février, le "dernier rayon de soleil de Gabriel Fauré" comme l'a surnommé Florent Schmitt. L'ancienne génération l'a pleinement adoubé.

 

Mais il est aussi saisi d'une impatience nouvelle. Il retourne son projet, le remet sans cesse sur le métier, se ravise plus d'une fois. Comme il l'indique dans un texte poignant publié dans la livraison de mars 1937 de la Revue des Deux Mondes  (sa contribution prend place au côtés d'un texte essentiel d'Abd El Kader extrait des Médiations mystiques), il finit souvent ses journées au caroussel du Boulevard des Batignolles, "errance labyrinthique sans but précis à la recherche de la forme parfaite qui pourrait recueillir pleinement ma pensée musicale, si semblable au dédale des ruelles et des passages de la ville". C'est que l'éloignement de la Provence de l'adolescence, puis de ce Limoges tant aimé aux côtés de Lucienne le projette violemment dans la modernité du Paris des années 30 finissantes. Et foisonnantes. Temps et espace s'entrecroisent dans un continuum fait d'impasses, de retours, de portes dérobées, de miroirs obliques, de rencontres imprévues, de recoins de la conscience et de bruits d'automobiles. Un continuum qui n'est pas sans rappeler la métaphore radieuse de la maturité: déjà l'arborescence du chou fleur se fait jour. Il ne sait pas encore qu'il vient de dire adieu à sa période, tant de fois célébrée, du Nouveau colorisme limousin. Il vient d'entrer de plain pied, et pourtant comme par effraction, dans le métadiatonisme.

 

On sait que la Passion bucolique deviendra l'austère et tragique Musique pour instruments à peaux, en fer et harpe (N° 489 du catalogue Rückmich-Brillantais). Le chant des métaux, l'églogue de l'acier, la mélopée du fer blanc, la canzonetta du titane, voilà le projet résolument neuf qui germe en lui. Les percussions de la Musique seront griffées, frottées, éreintées à la brosse, à l'étrille, à la limaille, à la pierre ponce, ou encore à la fourchette à volaille comme dans l'Adagio con molto sentimento d'affetto qui ouvre la polka centrale. Cependant au printemps 37, il sombre dans une démence passagère de brève durée (environ vingt minutes) due au SDCS (1) qui le taraude déjà. Il ne mènera malheureusement jamais son projet à son terme ultime: un Aria-chant d'amour pour contralto et un ensemble seulement constitué de métaux. La sédimentation de Russolo, puis de Varèse (avec Hyperprism et Ionisations entendus au Petit Trianon en 1931) est accomplie. Boulez, lui, ne reconnaîtra sa dette envers Brugnon, pour le Marteau sans maître, que tardivement - trop tardivement.

 

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(1) Syndrôme de Croquette Sévère 

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